3 mars 2010

Récolte de boyish pour construire un tapatook

« La neige molle recouvrait encore le sol du sous-bois et, malgré le chaud soleil de la fin d'avril, l'homme trapu devait porter raquettes aux pieds pour ne pas s'épuiser à marcher.

À la ceinture, il portait un rouleau de corde fine et une hache à manche court.

Il s'arrêta devant un très grand bouleau dont les premières branches étaient à environ une vingtaine de pieds du sol.

Il enleva ses raquettes et les planta dans la neige. Il défit le rouleau de corde et le posa près des raquettes. Il sortit de sa poche de veste un morceau de peau d'orignal qu'il déroula et en sortit son couteau croche.

Il regarda attentivement l'arbre majestueux pour en découvrir la légère courbe et il y fit face. À l'aide de son couteau, il traça une marque tout autour de la base puis il déroula sa corde et la lança à la première branche de l'arbre. Lorsque l'autre extrémité de la corde retomba sur lui, il la fixa sous ses fesses et à l'aide de ses bras puissants, il se hissa vers le haut de l'arbre en s'aidant de ses pieds, à l'image des alpinistes. Arrivé à l'endroit choisi, il attacha la corde sous ses aisselles et se mit en frais de refaire ce qu'il avait fait au bas de l'arbre.

Puis, décrochant sa hache, il entreprit de fendre l'écorce du bouleau de haut en bas. Au fur et à mesure qu'il redescendait, il insérait des coins de bois entre l'écorce et l'arbre. Cette opération dura une bonne heure et finalement, il put enlever l'écorce entière sans abattre l'arbre.

Plaçant l'écorce au soleil, il attendit une couple d'heures que les chauds rayons la fassent s'étendre et il entreprit de la rouler dans le sens de la longueur, mais à l'envers.

Cette opération dura deux autres heures. Lorsque l'écorce fut roulée, il l'attacha à l'aide de la corde qui lui avait servi à grimper, la mit sous son bras et, ramassant ses outils, chaussa ses raquettes et prit le sentier du retour. »
Extrait de la préface de Bernard Assiniwi, pour le livre Artisanat Québécois 3. Indiens et Esquimaux de Cyril Simard.

Pour ceux qui n'auraient pas compris le titre, boyish veut dire écorce de bouleau et tapatook, canot dans la langue des Béothuks.

Ce texte d'Assiniwi me touche énormément puisqu'il parle d'une tradition et d'un savoir-faire qui se perpétuent depuis des millénaires. Heureusement, les artisans autochtones continuent aujourd'hui à réaliser des canots d'écorce de bouleau et ce savoir se transmet de générations en générations. Pour ma part, depuis un peu plus d'un an, j'ai commencé à cueillir des plantes pour mes travaux de vannerie et la cueillette qui est la plus sacrée et importante pour moi est celle du thuya occidentalis (cèdre blanc). À ma première cueillette, le printemps dernier, j'ai découvert un contact privilégié avec un arbre majestueux (qui peut vivre jusqu'à 1000 ans!) et important pour les peuples autochtones. Écorce, bois, feuilles et même rameaux étaient et sont encore utilisés pour plusieurs usages. Dans la culture Ojibwé, le cèdre occupe la position sud dans la roue de médecine, il est donc une des quatres plantes sacrées (les trois autres sont la sauge, le foin d'odeur et le tabac).

Quoique la cueillette de l'écorce de cèdre peut être un peu physique, les odeurs qui se dégagent de l'arbre sont tout simplement enivrantes. La préparation de cette écorce pour la vannerie demande du temps et de l'application, mais le tout se fait toujours avec respect. Avec la chaleur du printemps qui approche, je me sens excité à l'idée d'aller cueillir de l'écorce. Hier, je suis retourné à mon endroit de cueillette secret pour me préparer et aussi pour revoir les arbres qui m'ont donné de leur écorce, m'assurer qu'ils allaient bien, même si je sais très bien que ces arbres cicatrisent toujours bien leur blessures. Si je ne me trompe pas, ce sont d'ailleurs les seules espèces d'arbres qui cicatrisent sans mourir, j'ai vu un cèdre de l'Ouest canadien bien portant avec un trou au beau milieu de son tronc!

Écorce cueillie de cet arbre le printemps dernier

Canot d'écorce de bouleau Ojibwé

Luc

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